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La parole au risque de l’intelligence collective ?

par Sophie Rouay-Lambert, Urbaniste-sociologue, responsable du Pôle Société à l’Institut Vaugirard

C’est de sérendipité et de qualité d’espace d’écoute qu’il s’agit,

d’un espace partageable dans lequel chacun trouve sa place, son temps et sa manière de dire. Un espace habité, délimité de murs physiques, symboliques ou virtuels, clairement posé ou co-construit, perceptible et préhensible par tous. On ne dit pas la même chose lorsqu’on s’entend parler. Une des forces du collectif est de créer cet espace propice à l’interaction, ouvert à la surprise, permettant de dire des choses impensées qui s’émancipent de toute maîtrise, puis de les exploiter de manière créative et valorisante. Mais une des dérives du collectif est d’entraîner la personne dans une aliénation temporaire, sur des chemins qui ne sont pas les siens et dans lesquels elle ne se reconnaîtra pas. La prise de parole reste une mise à nue qui peut devenir indécente lorsqu’elle est forcée ou détournée.

L’intelligence collective est présupposée bonne. Or le collectif ne produit pas toujours d’intelligence.

Il peut même bloquer tout désir de participation lorsque l’objet, le cadre et la portée de la prise de parole ne sont pas clairement définis par les parties présentes. Le champ devient d’autant plus libre pour ceux qui ont déjà une facilité dans l’exercice. Les bons orateurs ou les beaux parleurs peuvent y déployer de leur verve leur pouvoir d’appropriation de tout l’espace d’expression, ne laissant que quelques (hypocrites) interstices emplis de silence assourdissant. Celui qui ose s’y manifester se fait d’autant plus remarquer que, dans ces conditions, toute prise de parole devient une prise de risque : l’incertitude de ne pas savoir jusqu’où s’envole sa parole, ni de pouvoir anticiper son accueil, lorsque l’espace de réception n’est pas perceptible et que l’on ne reçoit pas, en retour, un écho amplifié de ses nuances stimulantes.

La personne ose le verbe lorsqu’elle ne se sent pas obligée de dire.

Le collectif devient intelligent lorsque la simple présence, même muette, y est accueillie ; que chacun, à son rythme et à sa manière, se sait écouté, se sent le droit de ne pas savoir et même de parler pour ne rien dire. Alors la parole se libère et il y a résonance. L’intelligence se façonne lorsqu’il est fait place aux temps de la perplexité, de l’imprégnation, de la réflexion, de la compréhension et de la réflexivité.
L’intelligence collective serait donc une sorte d’alchimie émergeant d’une interaction entre des personnes qui expriment, à leur manière, des réalités, voire des idées, parfois des fulgurances, qu’elles n’auraient jamais eues seules. Enchanté de cette créativité insoupçonnée, chacun repart renforcé dans son intégrité et grandi d’un nouvel horizon qu’il peut continuer d’investir à sa guise.
Illustration Léa Mazé.

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