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Nouvelles Routes de la Soie : 3 questions à Emmanuel Véron →

Qu’est-ce que le « collier de perles » chinois ?

Emmanuel Véron : Le fameux « collier de perles » est issu d’une analyse stratégique américaine (début des années 2000), rapidement reprise et parfois complétée par le Japon et l’Inde concernant le développement de potentiels points d’appui civil et militaire depuis la mer de Chine méridionale jusqu’aux côtes de l’Afrique de l’est. Ceci donne lieu à une cartographie de ports où la Chine investirait : Cambodge, Myanmar, Bangladesh, Sri Lanka, Maldives, Soudan…

La formulation n’existe pas en chinois, de plus, les autorités chinoises ont toujours refusé l’utilisation de cette expression, y voyant une « menace chinoise » développée par les États-Unis pour contraindre le « développement pacifique » de la Chine en Asie et sa diplomatie dans l’océan Indien et en Afrique.

Le « collier de perles » fera l’objet de nombreuses publications et réflexions sur la montée en puissance de la Chine en lien avec la modernisation de ses armées, notamment la Marine et de sa politique internationale proactive sur fond de rivalités stratégiques avec les Américains, Indiens et Japonais.


Marseille, Le Pirée, Haïfa… Nouvelles perles du collier chinois ?

Emmanuel Véron : Le revirement stratégique de la politique intérieure et internationale de Pékin suite à la crise internationale de 2007-2009 se traduit par une progression importante de ses investissements à l’étranger. Certains de ces derniers se matérialisent par l’acquisition/investissements pour partie de port hors d’Asie, une première dans les capacités de projection de la puissance chinoise.

Le cas le plus éloquent est celui du port du Pirée en 2008 dont la mise en scène passée quasi inaperçue en occident (un comble!) témoigne de la vision historique et stratégique de la Chine. L’opérateur chinois, COSCO, avec le soutien des autorités diplomatiques mettront en exergue un parallèle historique entre la Grèce antique (puissance maritime…) et l’Empire Chinois (ou la Chine dans le temps long…puissance continentale).

Depuis, les investissements chinois ont progressé géographiquement à l’échelle globale et économiquement en gagnant du poids dans les affaires maritimes mondiales. On peut citer : Marseille (en lien avec le port de Shanghai, l’industrie textile, la création d’un Chinatown, etc…), Haïfa (dimension militaire…), mais aussi Barcelone, Valence,  Bilbao, Klaipedia… Il s’agit la plupart du temps de rachats de terminaux à conteneurs.

Il faut aussi comprendre les investissements chinois dans la « nouvelle géographie » des points de passage obligés artificiels de la navigation mondiale (détroits, seuils, etc… ). En ce sens, la Chine a participé aux investissements d’élargissement et de modernisation de Suez, investie également en Amérique centrale pour le creusement d’un nouveau passage en dédoublement de Panama.

Cet ensemble n’est pas un « collier de perles », mais bien l’affirmation de la puissance chinoise en suivant les préceptes occidentaux de maîtrise de la mer à l’instar de Sir Raleigh : « Qui tient la mer tient le commerce du monde ; qui tient le commerce tient la richesse ; qui tient la richesse du monde tient le monde lui-même ».

Quelles sont les forces de Pékin face aux sanctions américaines ?

Emmanuel Véron : La Chine est dans une posture culturelle et intellectuelle très différente de l’approche américaine… loin du colt en quelque sorte… Pour autant, les agissements des États-Unis, brutaux, portent leurs fruits surtout dans le temps court. La grande force de la Chine est dans le temps long et l’instrumentalisation du temps.

Aussi, la Chine dispose d’un territoire, d’une population et d’une expérience des rivalités toutes trois très importantes. Le modèle chinois est basé sur le sacrifice d’une partie de sa population pour se maintenir et monter en puissance et en influence, sans compter sur sa grande diaspora, très hétérogène, pouvant être très utile…

Ce rapport de force entre la Chine et les États-unis permettront à Pékin de se tourner encore plus vers les pays émergents et en développement pour des questions commerciales, financières voire diplomatico-militaires.
En jouant sur la parité du Yuan, ses créances sur le Trésor américain et ses productions industrielles (automobiles, smartphone etc.), Pékin a une marge de manœuvre non négligeable.

Cet affrontement depuis le début de l’année 2018 durera encore plusieurs mois au même rythme, puis se poursuivra probablement à une autre échelle dans une logique de rivalités stratégiques durables (suprématie technologique, militaire et diplomatique), au moins pour les 25 prochaines années.

*Les propos exprimés ci-dessus n’engagent que leur auteur.


Retrouvez Emmanuel Véron, enseignant-chercheur à l’École Navale, le 22 octobre, à l’Auditorium de l’ICP.

Inscription :
https://conference-nouvelles-routes-soie.eventbrite.fr/

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