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« Wei yan wei » – au-delà de la parole

Questions à Emmanuel Lincot, sinologue, responsable du Pôle Eurasie – Institut Vaugirard
La parole est-elle le vecteur essentiel de la cohésion sociale dans la société chinoise ?

« Wei yan wei » (au-delà de la parole) : cette expression résume la très forte rétivité des cultures chinoises à se prononcer sur la réalité des choses. Au bruit assourdissant des mots, s’oppose la mutité du geste. C’est là une posture que vous trouverez dans le bouddhisme chan (zen en japonais) inventé par la Chine. Il s’oppose en tous points au bouddhisme lamaïque tibétain, par exemple, porté quant à lui par une culture livresque, donc intellectualisée.

C’est bien contre cette pratique de l’herméneutique que cette tradition chinoise s’insurge. Cette dernière est davantage acquise à l’art du geste simple, parfois besogneux (celui du jardinier qui est un avatar de l’idéal type qu’incarne le lettré…) – dut il être martial (et l’on retrouve ici une singularité que cultivent les moines du monastère de Shaolin dans la province du Henan) – qu’à l’explication d’un sens à donner à la vie par la lecture des textes.

Le silence vaut-il également contestation ?

J’ai toujours été frappé par le contraste entre le grondement des litanies lamaïques que l’on entend sourdre depuis les lamaseries tibétaines et l’épais silence nimbant les pratiques des moines se réclamant du zen.

Le silence vaut également contestation. Dans la hiérarchie des valeurs, son pouvoir est aussi corrosif que roboratif. Qui n’a vu en Chine des centaines de milliers de manifestants, ouvriers, intellectuels ou paysans, se rassembler et ce, dans un silence impressionnant ? Qui ne se souvient dans « Vivre » du cinéaste Zhang Yimou de ce cadre du Parti apprenant avec le sourire sa subite dégradation politique tandis que la Révolution culturelle faisait rage ? Ce sourire dit tout dans sa silencieuse résilience, désarmante critique à l’ambivalence des mots qui, dans un contexte dictatorial – le seul que la Chine continentale ait toujours connu – peut vous conduire à la mort.

Très grande réticence à dire les choses donc. Sur la durée, les cultures chinoises ont toujours privilégié le discours allusif et le sens caché des choses à l’énonciation directe. Il en va de même bien sûr dans le monde des affaires ou celui de la politique.

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