Pas un jour sans que l’IA soit l’objet d’un article de presse, d’une communication, d’une prise de position. Signe que l’IA interroge et questionne notre présent et notre futur.

L’IA est, comme toute nouvelle réalité, l’objet d’un imaginaire à double entrée, celui de l’inquiétude, de la peur, de la perte et celui de l’enthousiasme, de l’élan, de l’avenir. Si l’IA est là, concrètement présente dans ce qu’elle transforme au quotidien dans notre manière de vivre, de penser, de faire, elle est là aussi dans nos têtes, dans l’imaginaire dont elle est porteuse.

L’IA n’est pas un outil comme un autre du fait de sa puissance et de son champ. Et tant qu’elle ouvre à la production de contenu, elle devient un agent culturel et un agent de gouvernance.  C’est sans doute ce qui différencie l’IA des autres objets techniques qui d’une certaine manière restaient sous contrôle de la décision et la gouvernance humaine. 

Même pris dans un système technicien (Jacques Ellul), les technologies de l’information et la communication s’inséraient dans un cadre social et politique qui maintenait une certaine autonomie. La puissance « invasive » de l’IA dans tous les champs de notre condition nous laisse à penser qu’elle peut être qualifiée de « fait social total ». 

L’anthropologie, l’existentiel, le relationnel, le social, le politique, l’économie, le cognitif sont impactés et transformés par l’IA. L’IA est là au quotidien de ce que nous faisons et elle nous détermine ou plus exactement nous redétermine. 

Nous y prenons part, à travers l’usage que nous en faisons, volontairement ou involontairement via nos vies digitales privées ou professionnelles, mais aussi par l’impact à bas bruit sur notre capacité critique. 

La puissance de l’IA, et la facilitation qui l’accompagne, peut nous faire perdre la « raison ». Dire cela ne signifie pas que l’IA serait l’ennemi de la raison, elle est en effet dans de nombreux domaines une IAmi pour reprendre la formule d’Alain Damasio. Mais elle est aussi dans une logique structurelle de performance économique un risque lorsque l’esprit critique se perd. 

l’IA est “un opérateur puissant de la raison” en ce qu’elle modifie le rapport au temps, à l’espace, au corps, au lien. Elle modifie aussi le rapport que nous entretenons au savoir et à la vérité. 

Dans son usage performant s’ouvre le risque d’une confusion entre ce qui relève de la donnée, de l’information, du savoir, de la vérité. Le risque d’une IA sans rétrocontrôle par une communauté réflexive conduirait à un réductionnisme du savoir à la donnée algorithmée, oubliant que l’établissement du savoir repose sur le travail d’une communauté qui discute pour établir des accords et des légitimités.

Dans l’établissement du savoir, c’est l’épreuve du tiers qui est décisif. Plus encore lorsqu’il s’agit de la quête d’une « vérité » qui se construit dans les tensions des conflits élargis des interprétations possibles. 

Günther Anders, dans les années 60, questionnait les effets de la télévision qui faisait entrer le monde dans son salon. Le monde cessait d’être une expérience, un vécu de la rencontre. l’IA entre chez nous et en nous, dans notre vécu social quotidien et dans nos têtes.  

Nous sommes avec l’IA soumis à une pression forte du fait de sa valeur ajoutée incontestable, mais elle nous plonge aussi dans la solitude d’un face à face avec elle qui peut nous faire perdre le besoin de l’autre et de la communauté. 

C’est le plus grand défi que nous avons à construire, que cela soit dans le monde de l’éducation ou le monde du travail. L’allié le plus fiable pour que la valeur ajoutée de l’IA soit aussi une valeur ajoutée humaine reste l’humain. 

Parce qu’elle affecte notre système cognitif, notre mémoire, notre rapport à l’écrit, notre rapport à la patience et à l’effort, l’IA peut nous faire préférer son usage face à la relation humaine, toujours plus complexe, plus conflictuelle, plus émotionnelle.

L’une n’est pas exclusive de l’autre, bien au contraire. Plus l’IA est là, plus l’humain doit se réinviter comme enjeu. Gilbert Hottois, philosophe de la technique affirmait, dans son ouvrage « Le signe et la technique » : « la technique n’est pas inhumaine, elle est indifférente à l’humain ». Le propos résonne fortement avec la technique qu’est l’IA. 

C’est à nous de faire en sorte qu’elle serve la cause humaine. Car l’IA sans conscience n’est que ruine de l’âme !

Marc Grassin, membres du cercle Dirigeants Esprit Critique

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