Camille Compte fait partie de cette génération de dirigeantes pour lesquelles le management ne peut plus se réduire à des outils, des procédures ou des tableaux de bord.
Son parcours, à la fois précoce, exigeant et profondément réflexif, dit quelque chose d’une autre manière d’habiter la fonction de direction dans le champ médico‑social : une manière attentive aux personnes, aux systèmes, et aux tensions éthiques qui traversent le quotidien.
Quand on l’écoute raconter son itinéraire, ce n’est pas une trajectoire linéaire qui se dessine, mais une suite de déplacements, de questionnements et de choix assumés, guidés par une même exigence : rester juste.
Camille le dit d’emblée : elle n’a pas été une élève brillante au sens scolaire du terme. Après un baccalauréat technologique, elle s’oriente vers un DUT carrières juridiques, avant de choisir le travail social. Un choix qui, avec le recul, continue de l’interroger.
“ On dit souvent qu’on ne choisit pas ces métiers par hasard. Pourtant, je ne sais toujours pas dire précisément pourquoi j’ai voulu devenir assistante sociale. ”
Sa mère exerçait déjà ce métier, dans le champ de la protection de l’enfance. Camille, elle, se projetait plutôt vers des publics adultes, marqués par des ruptures de parcours : addictions, psychiatrie, milieu carcéral. La réalité du terrain l’emmènera pourtant ailleurs.
À sa sortie d’école, elle intègre l’hôpital Necker, en neurologie pédiatrique. Elle y restera sept ans.
Ce sont des années fondatrices. Camille y découvre le travail en équipe pluridisciplinaire, la complexité des situations, l’intensité émotionnelle, mais aussi le rythme et le mouvement propres à l’hôpital.
“ J’aimais cette dynamique permanente, le fait de voir concrètement à quoi on a servi dans une journée. ”
Elle accompagne des familles confrontées à des pathologies neurologiques lourdes : polyhandicap, maladies neurodégénératives, soins palliatifs pédiatriques.
Très vite, des questions de fond émergent : pour qui agit‑elle réellement ? Au nom de quoi ? Comment se positionner dans des situations où les repères sont fragiles et les décisions jamais neutres ?
Ces interrogations la conduisent à reprendre des études, en parallèle de son travail.
À 25 ans, Camille s’engage dans un DU d’éthique sociale et humanitaire, puis poursuit avec un master de philosophie, spécialité éthique médicale. Elle y travaille notamment sur la question de l’estime de soi, de l’intersubjectivité, et de la « juste mesure » émotionnelle dans l’accompagnement.
« Dans le travail social, on a longtemps hérité d’une culture du don, presque de la charité. Or on n’agit jamais uniquement pour l’autre. Reconnaître ce qui nous engage personnellement, ce qui nous valorise, c’est une condition de la justesse. »
Cette réflexion l’amène à remettre en question certaines évidences professionnelles : la notion de distance, par exemple, qu’elle préfère remplacer par celle de juste mesure. Une distance qui ne se joue ni dans les gestes, ni dans les postures extérieures, mais dans le rapport intérieur à la situation.
Alors qu’elle envisage un départ en humanitaire, la pandémie de Covid‑19 vient brutalement interrompre son projet. Démission posée, logement rendu, tout s’arrête.
« L’incertitude, ce n’est pas ce qu’on peut anticiper. C’est ce qu’on n’a même pas imaginé. »
Ce moment de bascule agit comme un révélateur. Camille quitte l’hôpital, non par rejet du métier, mais par épuisement face à un système qu’elle perçoit comme fermé, peu lisible, et laissant peu de place à la parole et à la reconnaissance.
Elle rejoint alors le secteur médico‑social, sur un poste de cheffe de service, avec pour mission de créer une équipe mobile intervenant auprès d’adultes avec troubles du spectre de l’autisme.
La phase de conception la passionne : penser le projet, recruter, tisser des partenariats, inventer des réponses nouvelles. Mais une fois le dispositif stabilisé, l’ennui s’installe.
“Ce qui m’anime profondément, c’est le développement, pas la routine.”
Elle constate aussi des résistances culturelles fortes, un certain conservatisme, et des rapports de pouvoir qui questionnent. Elle choisit alors de revenir vers le champ de l’enfance.
Depuis 2021, Camille est directrice adjointe d’un SESSAD pour enfants polyhandicapés, au sein d’une association à taille humaine. L’équipe s’est fortement développée, les projets aussi. En parallèle, elle enseigne dans des écoles de travail social et à l’université, développe des modules sur l’éthique et accompagne des mémoires.
« Mon équilibre, c’est d’avoir un pied sur le terrain, un autre dans la réflexion. Sans ça, je perds le sens. »
Elle assume un parcours atypique dans un secteur encore très normé par des diplômes de direction standardisés. Elle n’a pas de formation initiale en management, ni en gestion budgétaire, mais revendique une autre forme de légitimité.
« La posture, le positionnement, la relation : c’est là que tout se joue. »
Son expérience de travailleuse sociale irrigue profondément sa manière de diriger. Elle parle d’écoute, d’adaptation, de capacité à dire « je ne sais pas », de création des conditions pour que les équipes puissent déployer leurs compétences et leur pouvoir d’agir.
Lorsqu’elle découvre le nouveau parcours de formation “Diriger et manager en incertitude et penser l’éthique de la fonction managériale” de l’Institut Vaugirard Humanités et Management, dédié aux dirigeants des secteurs médico-social et sanitaire, Camille y voit immédiatement une résonance.
Elle y trouve un espace rare : un lieu où penser la fonction de direction autrement, où articuler éthique, complexité et action, sans réponses toutes faites.
“ Ce parcours m’a confortée dans l’idée que diriger, ce n’est pas maîtriser, mais assumer l’incertitude, travailler sa posture et rester en dialogue permanent avec le réel. ”
À 34 ans, Camille incarne une figure émergente du leadership médico‑social : exigeante sans être rigide, engagée sans être dogmatique, consciente que diriger, aujourd’hui, consiste moins à décider seule qu’à créer les conditions du possible, pour soi et pour les autres.
Première promotion d’un parcours appelé à se déployer, cette expérience fondatrice ouvre une voie : celle d’un management qui ne renonce ni à la complexité, ni à l’exigence humaine, et qui fait de la réflexion un levier pour agir.
Un point de départ plus qu’un aboutissement, à l’image d’un secteur en profonde transformation, et d’une génération de dirigeants qui choisit d’y prendre part pleinement, comme Camille.
