L’article précédent évoquait la perte de contact comme possible cause et risque des crises présentes et à venir. Nous avions posé la parallélisation des mondes comme paradigme d’un monde qui fracture l’idée même de monde commun. 

La perte de contact est le fruit d’une abstraction du réel sous la modalité d’un réductionnisme par le nombre et du calcul et d’une insensibilité croissante à la souffrance par le refoulement de l’émotion et de la sensibilité. 

Au sens propre, ces deux orientations « vident » la part humaine du monde auquel nous appartenons, faisant des hommes et des femmes les organes d’une grande machine sans âme qui refoule toujours plus loin les sentiments. 

A l’heure de l’intelligence artificielle, le risque est immense lorsque la raison se coupe de l’humain en refoulant l’émotion jusqu’à devenir insensibilité, celui de rompre avec la valeur ajoutée de l’intelligence à l’humanité. Sans émotions, les siennes et celles des autres, le regard porté pour comprendre, élaborer, juger et décider est amputé du principal critère pour questionner et douter de ce qui convient. 

La tentation culturelle et anthropologique d’être insensible à la douleur et la souffrance des autres (analgésie), doublée d’une anesthésie de sa conscience, renforcent la brisure des contacts. Les deux séparent conscience d’être et l’action créant une tension entre deux constituants de l’identité : le corps et l’esprit. Cette fragmentation est le creuset d’un mal-être, d’un mal- vivre, allant de la dépression au burn-out. 

A l’inverse se laisser « toucher » par ce qui est éprouvé par l’autre et par soi-même ouvre un espace qui nous sort du tunnel abstrait de nos raisons et qui réaligne ce que nous sommes et la manière dont nous agissons. 

Faire ce chemin mène à l’apaisement mettant fin à la fragmentation de l’être.

L’enjeu est bien d’allier raison et sentiments en quête d’harmonie. Revenir à la raison, c’est revenir à l’émotion et au sensible, non pour y céder sans raison, mais pour la nourrir en lui donnant le sens d’un horizon. 

Pour faire émerger ce possible, mettre en mots les freins, les biais ou les difficultés est indispensable. Sans faire une liste à la Prévert, questionner ce qui repousse l’émotion voire la relation nous guide vers une harmonie plus certaine.

Derrière les chiffres, les hommes disparaissent. Une gouvernance par les nombres fait du monde des vivants un monde hors sol, désincarné, déshumanisé. 

Comment relier les chiffres pourtant nécessaires aux Hommes ? Comment relier quantitatif et qualitatif autrement dit les chiffres et les mots ? Ces deux questions sont à réintroduire comme principes directeurs en entreprise. 

Au-delà de l’enjeu des chiffres, la relation est aujourd’hui de plus en plus intermédiée par des outils digitaux (teams, Snapchat, Instagram…). Cette intermédiation est un filtre à la confrontation et aux émotions de l’autre, voire un désactivateur de l’empathie. Elle permet d’oser au-delà de ce que nous sommes réellement, d’oser des émotions que nous ne ressentons pas nécessairement ou de laisser libre cours à ses émotions sans considération de l’autre et sans conscience. 

Lorsque raison et sentiment s’articulent, le contact est possible en rendant visible la nécessité de liens solidaires et précautionneux. Lien entre des vivants humains mais aussi avec les vivants non-humains dont nous dépendons pourtant. 

Cultiver l’émotion est une nécessité sur le chemin d’une empathie qui consiste à accueillir l’autre comme soi-même avec toute sa palette d’émotions pour s’ouvrir à une réponse, une solution, une action, une prise en compte qui répondent à ce à quoi nous sommes convoqués. Retrouver le chemin de l’hospitalité pour recréer une relation empreinte de raison et d’émotions.  

Le migrant qui se noie, la perte de son emploi, la relation violentée par un management indifférent ou inapte à l’être, le manque de considération, le mépris de la non-reconnaissance, la destruction d’un écosystème nécessaire aux vivants… autant de ravages raisonnés mais défaillants par l’absence d’un étayage par les émotions. 

A l’heure de l’IA capable d’analyser un nombre de données et de simuler l’émotion,  l’humanité a une carte à jouer grâce la diversité et l’imprévisibilité de ses émotions.

Le sensible laisse par ailleurs une part à l’intangible… l’instinct ou l’inné qui permettent la survie dans certaines situations. Le corps lui-même n’est-il pas constitué d’un système nerveux sympathique et parasympathique ? Là où le premier active le réflexe ancestral en cas de danger (assimilable aux émotions), le second permet de tempérer les fonctions neurologiques inconscientes du corps (similaire à la raison). 

N’est-ce pas l’alliance des deux « raison et sentiment » qui crée le relief de notre humanité et notre civilisation ?

Stéphanie Scouppe et Marc Grassin, membres du cercle Dirigeants Esprit Critique

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