La table ronde qui a eu lieu au Salon infirmier le 25 mars 2026 sur le thème « Comment repenser l’organisation du soin face aux tensions systémiques actuelles » a permis de poser l’importance de re-designer en permanence nos organisations, nos processus et dispositifs pour ne pas déroger à nos valeurs.

C’est particulièrement vrai lorsqu’il s’agit du système de santé dont la finalité est de prendre soin de tous dans une logique d’équité et de solidarité.  Or le constat que les professionnels et les usagers font de la situation est celui d’une dégradation de l’accès au soin en partie liée à la raréfaction des ressources et des moyens humains. Les raisons sont nombreuses et complexes et nous pouvons supposer que l’inversion de la courbe ne pourra se faire sans une ré-invention (design) des pratiques et des organisations qui passera par un questionnement de fond sur ce qu’une société définit comme prioritaire. Tout changement de pratique est aussi un changement de représentation.  Peut-être faut-il même reconnaître qu’il n’y a pas de véritable changement si l’on ne prend pas la mesure de la nécessité de changer de représentation ?  

Le système vit sur l’illusion bien pratique que les valeurs soignantes président et gouvernent le système de santé, les professionnels et leur pratique. Mais c’est précisément cela qui mérite d’être questionné. 

Les valeurs portées comme étendard, y compris par les professionnels eux-mêmes, sont souvent le prétexte pour ne pas questionner leur propre contribution à la dégradation de la prise en charge. Personne n’échappe à ce « cercle vicieux » qui consiste à dénoncer le système pour préserver ses acquis. Si personne n’a, à lui seul, la solution, chacun a la responsabilité de questionner sa part de responsabilité dans les failles qui contribuent à dégradation le système.  

Tout nouveau design passe par la remise en cause et la critique de ses modes de fonctionnement.  Cela suppose de penser sa pratique dans le cadre élargi d’un écosystème de santé. Ce qui rend la pratique d’un professionnel efficace tient  à la qualité de son travail (sa compétence) mais surtout à ce qui la rend possible, les autres professionnels, la qualité des process, le financement, l’absence de rupture dans les parcours…. La liste est longue de tout ce qui ne tient pas à soi-même dans la performance de la prise en charge.

Repenser, réinventer, innover les conditions pour le futur du soin oblige une lecture à 360° de l’interdépendance professionnelle.  La Libéralisation et la privatisation de la santé ont conduit sur une pente glissante : celle de l’enfermement dans son périmètre propre. Ainsi, les liens structurels et relationnels qui constituent la condition d’un écosystème efficace se sont progressivement vus défaits.

Le sanitaire, le social, le politique, l’économique peinent parfois à trouver les motifs d’un ajustement pourtant nécessaire. La défense de ses prés carrés, de ses pouvoirs, de ses rôles, de ses gratifications participe à la résistance au changement au maléfice des patients et de la santé publique. 

L’économisation de l’acte rentre en concurrence parfois avec la valeur du soin. Actes rémunérateurs inutiles, priorisation d’investissement pour une approche performante du soin au détriment d’une relation, focalisation d’une approche médicotechnique réductionniste, organisation et processus peu adéquats aux réalités géographiques et territoriales, résistance à déporter le champ de compétence sur d’autres professionnels, silotage par secteur, corporatismes professionnels dégradent la chaîne de valeurs de chacun et au final la valeur soin. 

Il n’y a de durabilité d’un système quel qu’il soit s’il est rigidifié. Tout système est l’objet d’effets de bords, d’angles morts et la responsabilité consiste à être vigilant sur ce qui empêche l’optimal et la cohérence entre la valeur annoncée et la pratique. 

Tout système mérite d’être affiné, ajusté, retravaillé, repensé, redesigné. Cela a un coût pour chacun : changer sa pratique, changer sa représentation, partager sa ressource, son pouvoir, sa rémunération.  C’est à ce prix que la valeur du soin revendiquée s’incarnera en recomposant et en réinventant l’idée même de son rôle, de sa fonction et de la mission.

Marc Grassin, Co-fondateur et directeur de l’Institut Vaugirard Humanités et Management.

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