
L’encyclique « Magnifique humanité » du pape Leon XIV sonne comme une espérance. Si elle porte sur « la protection de la personne à l’ère de l’intelligence artificielle », elle déborde très largement la problématique spécifique de l’IA. Elle rappelle la Doctrine sociale de l’église et ce dont elle est porteuse comme questionnement de notre économie politique et du rôle de l’entreprise pour honorer la « magnifique humanité » que nous sommes.
Nous ne nous livrerons pas à une exégèse précise du texte, mais plutôt à ce qu’il inspire dans la situation actuelle où dominent les destructions environnementales, les tentations antidémocratiques, la mise en fragilité de l’état de droit, la fragmentation de l’idée même de cohésion sociale et de la volonté de faire ensemble société et plus encore la difficulté à faire place et de la place à l’altérité. Ce texte remet du sens et indique le chemin d’une responsabilité pour ceux et celles qui ont un réel « pouvoir faire » dans l’économie et le politique.
Nombreuses sont les inquiétudes face à l’état de fait aux relents de catastrophe dans lequel nous sommes. Et si l’on veut ouvrir un avenir durable pour tous, sans se payer des mots, il n’y a pas d’autres chemins que de redonner un sens et des principes pour orienter la vision de ce que nous sommes ou souhaitons être, la modalité d’une économie qui ne perd pas son sens dans le réductionnisme destructeur du profit que nous avons appelé avec Pierre Giorgini dans un prochain livre à paraître une « pneuma économie de l’authenticité » et enfin le sérieux d’une fonction dirigeante et politique qui porte le courage de la vérité, le commun et l’intérêt général.
Chacun, là où il est, dans les limites de son périmètre d’action, porte une responsabilité, celle d’être comptable de sa volonté réelle d’une probité intellectuelle critique pour ne pas sacrifier, par aveuglement, lâcheté, manque de sérieux, par intérêt, par pragmatisme les conditions présentes et futures du vivant. La Doctrine sociale de l’Eglise « apparait sous son jour le plus authentique : non pas un recueil de principes et de normes à appliquer, mais un chemin de discernement communautaire ». Elle est une dynamique qui, à la fois, affirme des principes, des valeurs et qui invite à la vertu, c’est-à-dire à une démarche personnelle, un exercice de soi pour accomplir, si ce n’est une sorte de perfection, du moins une volonté de s’améliorer. Il s’agit d’avoir « un rapport loyal aux faits » et une « réelle orientation vers le bien de la personne et de la société ». Il va sans dire que l’attention privilégiée porte sur le vivant humain et non-humain et ne plus être seulement humano centrée, comme cela avait été souligné par le précédent pape dans laudato si.
La Doctrine sociale de l’Eglise repose sur 5 grands principes :
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Le bien commun. Il n’est pas à comprendre comme une liste de bien mais comme « la forme sociale reconnue à chacun ». Il s’appuie sur la reconnaissance de la dignité inaliénable de chacun et de leur droit.
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La destination universelle des biens. Nul ne saurait en être privés. Ce qui signifie que nul ne peut se les approprier au mépris du reste du monde. La propriété privée légitime y est subordonnée.
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Le principe de subsidiarité. Chacun doit pouvoir exercer dans son périmètre son pouvoir d’agir. C’est la garantie de la reconnaissance de la dignité et de la place essentielle de chacun au tout de la société.
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Le principe de solidarité. La solidarité est « la reconnaissance concrète du lien entre le destin de chacun et le destin de tous ». Elle est la traduction concrète de la fraternité et de la reconnaissance de l’interdépendance.
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La justice sociale. Elle ne vise pas seulement à la répartition plus équitable des biens. Elle vise à rétablir les liens rompus pour « redonner dignité et voix » à ceux qui l’ont perdu.
En lisant l’encyclique, j’ai la conviction que chacun, qu’il soit croyant ou non, qu’il soit ou non sensible aux arguments théologiques, peut s’accorder sur la force du propos et la dimension critique et « révolutionnaire » nécessaire pour relever le défi que représente le mouvement de notre monde et notre condition. Face à la violence faite aux humains et aux vivants, face à une économie du profit, face à l’égoïsme de l’intérêt, face à la difficulté que nous avons tous plus ou moins de refuser la puissance, le pouvoir, la domination, la satisfaction de son intérêt, ce texte éclaire un peu d’un possible.
L’enjeu est évident et c’est aussi le sens de ce texte quant à la question de l’IA et de son effet d’impact considérable. Nous devons créer les conditions d’une croissance inclusive qui met au cœur de l’économie la question de la dignité et de la durabilité pour que nous puissions dire de l’humanité présente et future qu’elle est magnifique et continuer ainsi d’espérer et d’agir.
Marc Grassin, Directeur de l’Institut Vaugirard Humanités et Management et membre fondateur du Cercle Dirigeants Esprit Critique

